Je reviens dans 20 minutes…

En 2009, Francine Féret – De Groof, membre fondatrice de Cum Verbis et du Fonds de solidarité Primero de Mayo, était invitée par la Fédération internationale des Journalistes à se rendre en Irak pour quelques jours. Quelques jours suffirent pour recueillir le témoignage de familles d’interprètes et de traducteurs qui connaissent une histoire tragique. Comme nous l’avons déjà expliqué dans l’article « Traducteurs-interprètes en Irak : des civils au front », les traducteurs-interprètes se retrouvent souvent – au même titre que les journalistes – aux premières lignes du danger dans les zones de conflit.Cet article relate l’histoire de F…, qui a accepté de confier à Cum Verbis l’histoire de l’enlèvement de son mari. Devant le désarroi de cette famille et les innombrables difficultés auxquelles elle fait dignement face, le Fonds de solidarité Primero de Mayo (créé par Cum Verbis et la Fédération internationale des Journalistes) lui apporte aujourd’hui son soutien moral et financier.

Une bourgade près de Bagdad, Irak, un soir de mars 2006.

« Je me mets en route, je serai là dans 20 minutes. »

Ce sont les derniers mots que F… a entendus de son mari H…, père de ses deux jeunes enfants, alors qu’il lui téléphonait après avoir fini sa journée de travail. H… est interprète et traducteur, de nationalité irakienne ; sa femme, elle, est journaliste et interprète. Chaque soir, il appelle sa femme et rentre chez lui, dans son quartier, réputé calme et sans problèmes.

Plusieurs heures s’écoulent avant que ne retentisse à nouveau le téléphone de F… C’est bien le téléphone de son mari qui l’appelle mais, cette fois-ci, ce n’est pas lui. Ce sont ses ravisseurs. Sans détours ni détails, ils exigent de F… une rançon de 5000 dollars américains pour pouvoir reparler à son mari et obtenir sa libération. La famille n’est pas riche et élever deux enfants en bas âge dans un pays en guerre revient cher, surtout dans une période où l’offre de travail est insignifiante.

Une rançon de 5000 dollars américains pour pouvoir reparler à son mari et obtenir sa libération

Immédiatement, F… se met en quête de réunir l’argent nécessaire au paiement de la rançon, mais il faut aussi toujours nourrir et abriter ses enfants sous un toit. Les trop maigres économies du couple sont loin de suffire à la rançon, d’autant que très peu de temps après la disparition de H…, le salaire de ce dernier n’est plus versé. Dans l’urgence, F… se voit contrainte de revendre nombre de ses biens, souvent modestes, et d’emprunter de l’argent à des amis. C’est également à ce moment que F…, de confession sunnite, doit en outre quitter sa maison, installée dans un quartier chiite, pour s’installer chez sa sœur. Malgré ces difficultés, le plus important est d’avoir réussi, en fin de compte, à réunir la somme réclamée par les ravisseurs. Celle-ci leur est aussitôt payée.

« J’ai deux enfants, qui me demandent où est leur père, et je ne sais pas quoi leur dire. Ils pensent qu’il est parti, mais où ? Personne ne le sait. »

F… passe alors des heures d’abord, des jours ensuite, à attendre des nouvelles de son mari. Mais les ravisseurs n’ont pas qu’une parole. Bien qu’ils aient obtenu ce qu’ils réclamaient, ils ne reprendront pas contact avec F… et personne ne reverra H… Un silence aujourd’hui long de 4 années. Dernièrement, F… nous confiait : « J’ai deux enfants, qui me demandent où est leur père, et je ne sais pas quoi leur dire. Ils pensent qu’il est parti, mais où ? Personne ne le sait. »

Aujourd’hui, F…, digne et courageuse, continue de travailler : « J’essaie de travailler plus pour mes enfants. » Malgré les nombreux efforts de cette maman, la famille a beaucoup de mal à vivre décemment. En quelques mois, c’est à tous leurs biens, à leurs économies et à leur maison qu’ils ont été forcés de renoncer. Mais le renoncement le plus difficile est celui de l’espoir de voir un jour H… pousser à nouveau la porte du foyer familial : « J’ai cherché partout pour le retrouver. Cette année, j’ai perdu tout espoir de le retrouver, je le considère mort pour que je puisse continuer », nous explique F…

« Cette année, j’ai perdu tout espoir de le retrouver, je le considère mort pour que je puisse continuer »

Parce qu’on ne peut pas rester les bras croisés devant ces histoires tragiques et qu’il ne faut pas que la multiplicité de ces drames n’en suscite la banalisation, Cum Verbis et la Fédération internationale des Journalistes (FIJ) ont créé le Fonds de solidarité Primero de Mayo, qui a pour vocation d’aider les familles d’interprètes, de traducteurs et de journalistes qui connaissent des situations tragiques dans des zones où sévissent des conflits ou de graves violations des droits fondamentaux.

Ainsi, notre Fonds de solidarité apporte aujourd’hui son soutien financier, en plus du soutien moral que nous lui témoignons régulièrement, à F…, pour que cette maman et ses enfants puissent prétendre à une vie plus digne, à un avenir plus heureux.
Si vous aussi désirez aider les familles de journalistes, interprètes et traducteurs en difficulté, rendez-vous sur notre page consacrée au Fonds de solidarité Primero de Mayo.